La Sucrerie de Monchy-Humières

Avant-propos

Grâce à l’obligeance de Monsieur Alain SAMADET collectionneur passionné qui a bien voulu mettre à notre disposition les documents en sa possession, nous disposons d’informations nombreuses et d’une iconographie très importante qui nous permettent de vous présenter cette fabrique ayant fonctionné de 1865 à 1974 ; une des premières parmi les “Invitées d’honneur” de notre site.
Qu’il en soit ici vivement remercié. Les autres sources se trouvent aux Archives Départementales de l’Oise.

Des débuts difficiles

L’histoire de la sucrerie de Monchy Humières commence en mars 1865 par … une protestation ! Celle émise par plusieurs riverains du site suite à l’enquête faite à la mairie relativement à l’usine que projettent d’établir MM Stievenart et Cie pour la revivification du noir animal. Ce type d’installation est alors classé dans la première catégorie des établissements dangereux, insalubres et incommodes. Mais cette installation qui fait naître bien des craintes parmi les futurs voisins n’est que l’arbre qui cache la forêt. En effet, on apprend par ce biais que la fabrique de sucre dont cette installation sera partie intégrante est déjà en construction, bien qu’elle n’ait fait l’objet d’aucune demande d’autorisation.

Simple oubli de la part de l’usinier sans doute, qui se décide à remplir ses obligations vis à vis de l’administration, le 22 mars 1865 (pour se mettre à l’abri de toute réclamation ultérieure) ajoute-t-il ! Il était temps, je crois bien qu’elles avaient commencé ! Sachant que les premières protestations portaient sur le risque de pollution des eaux de l’Aronde toute proche et des puits utilisés par les riverains, l’industriel croit bon d’expliquer que les eaux qui proviendront du lavage des betteraves s’écouleront vers un bassin de décantation d’une longueur de 30 mètres sur 05 mètres et de 1,50 mètre de profondeur et ne seront déversées ensuite dans la rivière que parfaitement limpide et entièrement séparées du limon et des détritus végétaux. Quant à celles ayant servi au lavage du noir animal, elles seront absorbées dans un puits perdu qui sera creusé dans le calcaire “matière essentiellement perméable et neutralisante toute à la fois” (sic).

Quant à la pollution de l’air, le constructeur assure qu’un “appareil particulier” sera adapté aux chaudières à vapeur et brulera toutes les fumées provenant de la combustion de la houille. Géniale invention que n’ont malheureusement pas mis à profit tous les futurs utilisateurs de cette énergie. Dommage pour nos poumons !

Un plan de l’usine et une notice explicative des appareils se trouvent annexés à la demande :

Cette liste des organes qui doivent être installés dans la sucrerie fait apparaître :
– Deux générateurs timbrés à cinq atmosphères de la force de 70 CV chacun.
– Une machine à vapeur de la force de 20 CV.
– Trois chaudières à déféquer d’une contenance de 20 hectolitres.
– Deux appareils centrifuges,
– une râpe, cinq presses et quatre appareils à évaporer et cuire plus un monte-jus.

Cette bonne volonté affichée ne calme pas pour autant les ardeurs des pétitionnaires qui, dans le sillage de l’enquête menée en mairie, font part au préfet de l’Oise de leurs plus extrêmes réserves quant au projet, par une lettre du 05 mai 1865 :
En tant que très proches voisins de cet établissement, ils estiment avoir beaucoup à redouter de cette promiscuité. Ils protestent contre le projet qu’ont ces “Messieurs” de perdre leurs eaux de défécation dans la couche calcaire, attendu que leurs pompes et puits qui aliment leurs maisons se trouveraient indubitablement empoisonnés par perméabilité de la matière calcaire qui forme tous les puits de la vallée.
Ils constatent par ailleurs, que le plan joint à la demande est complètement inexact et que la fabrique en voie d’exécution n’est nullement placée dans l’endroit indiqué et qu’on a omis – à dessein – d’y faire figurer toutes les maisons voisines, dont une qui touche à la fabrique. Ils sont surpris qu’un géomètre se soit prêté à faire un plan aussi inexact, pour tromper la bonne foi de l’Administration. Tout en reconnaissant qu’il ne l’a pas certifié véritable. Il aurait en effet eu du mal… La preuve :

Monsieur de Rancé, ancien député de l’Eure et propriétaire de la ferme de l’Abbaye toute proche proteste, pour son compte personnel, contre l’établissement d’une fabrique de sucre dans de pareilles conditions.

Il est surpris qu’on ait commencé la construction avant l’autorisation et serait porté à croire que ces “Messieurs”, craignant un refus de l’administration, ne veuille opposer l’autorité au fait accompli.
On peut le craindre, en effet.

Protestation de M. de Rancé, ancien député. Document ADO. Cliché J HIQUEBRANT

Rien de tout ceci, n’empêche Monsieur le Maire de Monchy-Humières, de donner son feu vert à l’opération le 24 mai 1865, estimant que l’établissement d’une sucrerie dans son village n’aurait que de très grands avantages, tant au point de vue de la culture, que dans l’intérêt des ouvriers qui trouveront de l’occupation dans cette usine au moment ou commencent à manquer les travaux dans la campagne. Il s’en remet à l’Administration pour prendre les mesures convenables, pour concilier tous les intérêts. Laquelle demande au conseil d’hygiène du canton de Ressons de se prononcer sur le sujet.

Lequel, après avoir noté qu’il y a eu quelques protestations contre cet établissement, commence par exprimer ses regrets de se voir appelé à émettre un avis, non sur une construction à faire, mais sur une chose existante et prête à fonctionner ! Il a ensuite déclaré qu’il voyait inconvénient à déverser dans l’Aronde, les eaux provenant du lavage des betteraves ; attendu qu’elles n’arriveront pas à la rivière – quoi qu’on en dise – dégagées du limon et des détritus végétaux dont parle la demande.
Le comité partage également les craintes des déclarants en ce qui concerne le lavage du noir animal, dont les eaux devront être absorbées par un puits perdu et quant au plan – sans dire qu’il est inexact – il le déclare incomplet dans son périmètre, qui ne lui a pas permis de signaler les maisons, qu’on suppose omises à dessein…

Suivront la délibération du Conseil d’Hygiène de l’arrondissement de Compiègne du 12 septembre et l’avis du Sous-Préfet du 23 du même mois.

Fort de tous ces éléments et après avoir entendu les explications du représentant des dits sieurs Stiévenart et Cie, l’administration préfectorale, considérant que la sucrerie dont il s’agit est montée sur une assez grande échelle, que l’eau nécessaire à la fabrication doit être prise dans un puits spécial à la fabrique et que contrairement à la demande officielle, il ne doit pas être établi de puits absorbant, les eaux devant être jetées dans un bassin de décantation, avant d’être rendues à la rivière après épuration, n’accorde l’autorisation sollicitée qu’à titre tout à fait provisoire et révocable.

Provisoirement et sous toutes réserves des droits des tiers, les sieurs Stiévenart et Cie furent autorisés à établir une fabrique de sucre ou – nuance – à la mettre en activité, car la construction semblait déjà bien avancée. S’ensuivent toute une série de restrictions et d’injonctions portant sur les bassins de décantation, les acides à utiliser (chlorhydrique), l’addition de lait de chaux aux eaux de lavage, la hauteur de la cheminée (30 mètres minimum).

C’est donc sous haute surveillance que la sucrerie de Monchy-Humières a commencé un carrière qui devait durer plus d’un siècle et marquer par sa présence une bonne partie de l’histoire villageoise.

Intéressons-nous maintenant au texte rédigé par Monsieur Samadet, d’après les informations fournies par Monsieur Moreaux, le dernier directeur de l’établissement :

Contexte historique et économique

Il y a maintenant plus d’un siècle, un malaise régnait dans l’agriculture de notre région. Certaines de ses productions étaient difficilement rentables. Dans la région de Monchy Humières la culture de la pomme de terre de féculerie déclinait. Le mildiou réduisait les récoltes et des deux féculeries de Monchy, une seule fonctionnait encore péniblement. La betterave industrielle peu payée n’avait comme acheteur, près de Monchy que la sucrerie de Francières crée en 1829. En 1865, le ministre de l’Agriculture Armand Béhic fit adopter une loi sur les sucres qui en fait, favorisa la construction de nouvelles sucreries et donna ainsi un nouveau débouché aux produits de la terre. C’est à cette époque que des propriétaires fonciers de Monchy furent pressentis pour la cession de terrains sur lesquels serait éventuellement édifiée une sucrerie de betteraves. Monsieur Stiévenart, originaire du Valenciennois visitait notre portion de Picardie pour y construire des sucreries. Des acquisitions effectives de terrains furent faites et les travaux d’implantation de la sucrerie commencèrent aussitôt. (Nous avons vu dans le précédent chapitre, dans quelles conditions).

Les bâtiments principaux étaient sortis de terre avant la guerre de 1870. Les matériaux étaient en partie de pierre douce de Machemont et des briques faites sur place en « meules flamandes ». Les briques de la cheminée et des bâtiments ont été cuites au lieu dit « La Briqueterie » près du couvent, immédiatement à l’est du « chemin des cerisiers » allant de l’abbaye au CD 73 à la route de Baugy. Les travaux retardés par la guerre de 1870 ne permirent la mise en route de la sucrerie que pour la campagne 1871 / 1872.

Crée par Monsieur Stiévenart et Cie, la sucrerie fut à l’origine ainsi que les sucreries de Longueil Sainte Marie, active dès 1867 et Tricot, la propriété de fabricants de sucre et industriels du nord, MM Stievenart, Lefèvre, Hayez, Remy. La société Stiévenart et Cie fit place vers 1880 à la société Lallemant et Cie, mise en liquidation en 1898, à laquelle succèda la Société anonyme de la sucrerie de Monchy Humières au capital de 300 000 francs.

Le conseil d’administration de la nouvelle société, comptait parmi ses membres d’anciens administrateurs des précédentes sociétés propriétaires de la sucrerie de Monchy et des agriculteurs de la région, fournissant à l’usine : Monsieur Alfred Louis Joseph Lefèvre-Stiévenart, propriétaire et fabricant de sucre demeurant à Tricot dans l’Oise ; Monsieur Edouard Alexandre François Debourge, propriétaire demeurant à Ressons sur Matz dans l’Oise ; Monsieur Paul Emile Tassart, propriétaire demeurant à Compiègne, boulevard du Cours, n° 25 ; Monsieur Narcisse Alexandre Vecten, propriétaire demeurant à Compiègne, rue Hurtebise n° 17 ; Monsieur Léon Giard, courtier demeurant à Valenciennes ; Monsieur Edmond Jules Lefèvre, cultivateur et fabricant de sucre, demeurant à Curgies, canton est de Valenciennes et Monsieur Pierre Joseph François Hayez, propriétaire et fabricant de sucre, demeurant aussi à Curgies. Cette société constituée pour 20 ans sera prolongée de trois ans en 1918 du fait de la guerre.

L'Omnium

En 1921, toutes les actions de la société anonyme de la sucrerie de Monchy furent vendues à l’Omnium d’industrie sucrière et agricole et la société fut de nouveau prolongée pour 99 ans.
La société de Monchy est devenue une filiale de l’Omnium ainsi que les sucreries de Lieusaint, Chavenay, Longueil Sainte Marie, Tricot et la sucrerie centrale d’Arras ; plus tard Ribécourt aussi fut contrôlée par l’Omnium et Monsieur Witouk.

Le conseil d’administration de l’Omnium était formé de personnalités russes émigrées et françaises, MM Hillel et Moïse Zlatopolsky, fabricant de sucre en Russie ; Herme Léopold, fabricant de sucre en Ukraine ; Klobukowski, ancien gouverneur général de l’Indochine ; Lefèvre Maurice, fabricant de sucre à Longueil Sainte Marie. Les activités de l’Omnium s’étendaient dans branches les plus diverses : moteurs fixes, enveloppes de ballons, graines de betteraves, cinéma, constructions mécaniques, avec des résultats plus ou moins satisfaisants.
En 1924, la sucrerie de Monchy fut prise en gérance par la Société Sucrière de l’Oise, émanation de l’Omnium, puis en 1926, l’Omnium reprit l’exploitation directe de la sucrerie et recéda la totalité des actions de la Société anonyme Sucrerie de Monchy (500) à un groupe formé par M. Georges Moreaux, comprenant surtout des producteurs de betteraves sous la condition de réaliser une augmentation de capital de 4 000 000 francs devant rembourser les obligations émises par l’Omnium et procurer la trésorerie nécessaire à la société.

De 1926 à 1941, le capital de la Société anonyme de la Sucrerie de Monchy Humières était de 4 300 000 francs. En 1941, le capital fut  réduit à 3 225 000 francs par réduction de la valeur nominale des actions puis porté à 5 400 000 francs par émission d’actions nouvelles pour les nécessités de la trésorerie et en prévision de l’installation d’une distillerie d’une capacité de 130 hectolitres / jour. En 1948, une nouvelle augmentation de capital donna la majorité à un nouveau groupe qui entreprit le développement intensif du potentiel de la société. Des augmentations de capital porteront celui-ci à 14 500 000 francs en contrepartie d’importants investissements qui permirent à la sucrerie de poursuivre son exploitation, pendant que certaines de ses voisines disparaissaient.

Comment "fonctionnait" la sucrerie

A l’origine, seule la production des communes environnantes alimentait en betteraves la fabrique dont la capacité journalière de travail devait être d’une centaine de tonnes de betteraves. Progressivement, la culture de la betterave remplaça celle de la pomme de terre et l’importance de la sucrerie s’accrut. Au début du XX° siècle, Monchy recevait les betteraves de tout le plateau de Compiègne à Cuvilly. Bascules en plaine ou près des gares servaient de points de réception directs.

Sur le plateau de Margny : à la ferme des sept voies, à l’intersection du chemin de Coudun et de la RN 32, sur le territoire de Lachelle (2), en gare de Remy (après la fermeture de la distillerie), à Marquéglise, aux fermes de Portes, en gare de Ressons sur Matz (après la fermeture de la sucrerie locale), sur l’embranchement de Bayencourt, sur l’embranchement de Ricquebourg, en gare de Le Meux, de Bethisy Saint Pierre, de Pont Sainte Maxence, de Villers sur Coudun puis en gare de Chevrières et à la Halte de Grandfresnoy.

Jusqu’en 1921 l’approvisionnement demeura assez local. Par la suite, en remplacement des betteraves produites sur le plateau de Margny qui allaient à Coudun depuis que les agriculteurs du lieu avaient cédé leurs actions à l’Omnium, le rayon d’approvisionnement s’agrandit, surtout dans la région de Chevrières, Pont Sainte Maxence, Fleurines, ainsi que vers Béthisy Saint Pierre mais il ne dépassa jamais 30 kilomètres. Les betteraves livrées près des bascules de gares arrivaient à Monchy par la voie ferrée pour la proportion de 10 à 12 000 tonnes environ. Les autres étaient assez souvent charriées jusqu’à Monchy par les producteurs eux-mêmes qui livraient aussi directement à la bascule centrale et repartaient avec des pulpes.

Les attelages de chevaux étaient les plus nombreux. La sucrerie employait des attelages de 6 à 8 bœufs tirant des charriots de cinq tonnes environ de charge utile, pour conduire à l’usine les betteraves de dépots de plaine. Il y avait, tant à Monchy, Braisnes et Revennes plus de 150 bœufs de trait qui arrivaient en septembre avec leurs bouviers morvandiaux ou nivernais. Après les transports, les bœufs étaient engraissés au chaud dans les bouveries et nourris à la pulpe et vendus vers le mois de mars comme animaux de qualité. Cette pratique dura jusqu’au début des années 1920.

En 1912, la sucrerie acquit une locomotive routière à vapeur et les wagons remorques d’une entreprise d’ exploitation de produits carriers. Cette machine de fabrication anglaise ne possédait que des roues à bandages acier. Les roues motrices faisaient un peu plus de deux mètres de diamètre et environ quarante centimètres de large. Montée par deux hommes, elle avait l’aspect d’un très gros rouleau compresseur. Elle tirait à six ou huit kilomètres/heure sur les énormes pavés de la RN 32 deux à trois remorques de 20 tonnes semblables à des wagons, le tout sur bandage plat en acier. Les betteraves du plateau de Portes étaient transportées par ce matériel qui remplaçait plusieurs attelées de 6 à 8 bœufs. Son utilisation a cessé en 1914. Depuis les camions automobiles ont remplacé progressivement la traction animale.

Le raccordement par voie ferrée normale de la sucrerie à la gare SNCF de Villers sur Coudun, long de 2 900 mètres, date de 1908. Il succéda à une voie métrique qui longeait la route n° 73 jusqu’à la sortie de Braisnes et traversait ensuite la propriété de Monsieur de Rancé. Il en sortait à l’actuelle porte en fer qui subsiste à l’entrée des mares de décantation. L’énergie était électrique, la sucrerie fournissant le courant continu nécessaire. Cette voie métrique succéda elle-même à une voie de 0,60 mètres longeant la route de Braisnes. Les attelages étaient alors tirés par des attelages de bœufs. Ils arrivaient sur la même aire que les betteraves provenant de la plaine.

Quelques images (collection Alain Samadet)